Colloque à l’Université de Kairouan (FLSHK): Moins de dialogues, plus de conversation

Colloque à l’Université de Kairouan (FLSHK): Moins de dialogues, plus de conversation

Un colloque humainement sympathique et académiquement intéressant s’est déroulé à la fin de la semaine dernière à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Kairouan autour de la problématique de la dichotomie « Dialogue et conversation ». Quarante participants étaient venus de 8 pays pour meubler les séances riches et variées de ce colloque : Algérie, Belgique, Côte d’Ivoire, Espagne, Liban, Maroc, Sénégal et Tunisie.

Au-delà de l’événement et de son importance scientifique, la question qui nous interpelle, du point de vue du vivre-ensemble, c’est sans doute cette monnaie à double face de notre pratique du discours, en l’occurrence la face du dialogue et celle de la conversation. En effet, nous parlons souvent de « dialogue », à tout propos d’échange ou d’interaction : dialogue entre le maître et l’élève, dialogue entre le patron et l’ouvrier, dialogue entre les gouvernants et les gouvernés, dialogue des cultures et des civilisations, etc. Ce faisant, nous oublions que le dialogue est un phénomène essentiellement littéraire, même à l’origine de son initiation philosophique par Platon et que notre pratique l’a aussi détourné de son idée originelle d’une communication transversale pour l’inscrire dans la logique de la dualité dialectique, polémique, conflictuelle et subrepticement ou franchement dominatrice.

Sur le terrain et dans la vie de tous les jours, nous n’avons qu’à nous attarder sur le spectacle de nos scènes dites de dialogue, dans les médias, dans les institutions et dans les lieux de l’échange social, pour constater que la violence et le désir de puissance sont au cœur de nos interactions, comme un bras-de-fer cherchant à faire preuve d’une force à même d’imposer son pouvoir et sa domination. Que cela se passe dans l’hypocrisie d’une « politesse linguistique » ou dans l’arrogance d’une langue agressive, jusqu’à l’insulte et à la diffamation, nous restons toujours dans la même logique de la raison du plus fort, celle de l’oppresseur et de l’opprimé, du vainqueur et du vaincu, du dominant et du dominé.

Peut-être est-ce pour cela que nous devrions songer à nous initier, à nous auto-éduquer et à nous éduquer mutuellement à la pratique de la conversation, la vraie, celle qui tire son sens de l’origine de la philosophie, et non celle dont nous avons fait, au cours du temps, l’occasion d’un échange frivole ou superficiel sur des questions banales, jusqu’à la considérer comme un bavardage « sans queue ni tête ». En fait la conversation est l’échange le plus démocratiquement constructif pour les raisons suivantes :

D’abord dans une conversation, les interlocuteurs doivent avoir le même statut et bénéficier chacun, également, des mêmes droits à la parole et des mêmes devoirs d’écoute. C’est d’ailleurs pourquoi les interventions de chacun doivent être claires et concises. Ensuite, la question à discuter dans une conversation doit être entendue par l’ensemble des partenaires et doit consister en une vraie question cherchant une réponse collectivement concertée, et non en une fausse question ayant déjà une réponse préalable, d’un côté ou d’un autre, et conduite par chacun de façon à amener l’autre à l’adopter comme la seule réponse possible, ou au moins la meilleure, sans trop se soucier de sa véridicité ni de sa pertinence pour le bien commun.

Il s’agit de converser avec l’autre sans idées fixes ni décisions arrêtées, donc avec une réceptivité conviviale de la remise en question de soi et de l’intelligent apport d’autrui quel que soit son statut. Tous les partenaires devant se conformer à ces conditions.

Cela paraîtrait par trop idéaliste, que de vouloir réorganiser les hommes en sociétés de conversation, pourtant il suffirait de le vouloir et de s’y mettre pour y arriver, dût-on y mettre deux ou trois générations toutes mises à l’exigence de la conversation qui est le plus noble exercice de la liberté. A bien penser cette question et à s’y impliquer sincèrement, on y trouverait la principale voie vers la démocratie. Pourquoi donc ne pas essayer ? Pourquoi ne pas commencer, chacun à son niveau, dans son rapport à soi et à l’Autre ? Nous n’y aurions rien à perdre ; nous y aurions tout à gagner.

Mansour M’henni (Publié dans www.jawharafm.net)

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